l’infidélité: historique

Depuis la préhistoire, l’homme n’a cessé d’évoluer. C’est au moment où il est passé de « cueilleur-chasseur » à agriculteur que le statut de la femme a changé. Un véritable rôle d’épouse et de mère s’est mis en place. En revanche, Le rôle du père est resté plus ou moins flou.

 Le passage de l’accouplement comme acte sexuel de fécondité à l’accouplement par affinité est arrivé bien plus tard. Pour un mâle, posséder une femelle, c’est d’abord assurer sa descendance et consécutivement lui transmettre un héritage,  c’est donc se rendre maître de la vie et assurer sa continuité après sa mort. Cette motivation est restée très prégnante chez l’homme et même encore aujourd’hui, de manière plus ou moins consciente.

En quête de celle qui pourra assurer sa descendance, l’homme s’accouple avec plusieurs femmes. La femme ne peut pas engendrer chaque fois qu’elle fait l’amour- et elle devra attendre le moment opportun de son cycle, passer les neuf mois de grossesse, puis une période après l’accouchement, pour pouvoir avoir un autre enfant.  C’est donc avant tout un protecteur pour assurer la survie de ses enfants qu’elle recherche, et il lui faut simultanément prendre le risque d’être abandonnée.

Dans ce contexte, on peut se demander si l’adultère ne serait pas à considérer comme une « police » d’assurance afin d’améliorer la fécondité, diversifier les origines (brassage des gènes et hétérogamie), surtout quand il y a des difficultés de conception. A cet égard, hommes et femmes seraient à égalité.

L’attirance même pour les liaisons extraconjugales paraît donc mettre en valeur la nature sur la culture. Dès les sociétés dites sans histoire, les structures de la parenté confortent, dépassent et complexifient cette orientation, comme l’œuvre de Lévi-Strauss ou la théorie évolutionniste de Darwin en a font la démonstration. Lucy Vincent[1] révèle les hormones en jeu au niveau du cortex préfrontal, de l’hypothalamus et de l’amygdale : dopamine, ocytocine entre autres. L’infidélité se présente ainsi comme l’un de nos ancestraux atouts dans le grand jeu la reproduction, avec la séduction, le sourire, les mécanismes physiologiques cérébraux qui accompagnent les émois amoureux et notre désir d’être lié à un seul partenaire.

Selon la loi de Moïse, une femme devait rester vierge jusqu’à la nuit de noces et rester fidèle à son mari. Les hommes, quant à eux, avaient le droit de fréquenter des prostituées, concubines, veuves ou servantes. Cette loi mosaïque vétérotestamentaire donne une ligne de conduite aux juifs : « tu ne commettras pas l’adultère, tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin », qui sera reprise et amplifiée par Jésus lorsqu’il évoque dans l’Evangile de Matthieu (5, 27-29) un « adultère d’intention ». Mais il faut simultanément rappeler le récit de la femme adultère que Jésus sauve de la lapidation dans l’Evangile de Saint Jean (12, 1-11). 

 Seules les relations sexuelles avec une femme mariée étaient alors proscrites. Ce n’est qu’au premier siècle de l’ère chrétienne que les interdits vis-à-vis du sexe seront plus explicites, notamment dans l’épitre de Paul aux Ephésiens (chap. 5). L’infidélité féminine était la seule à être punie car l’homme ne pouvait être certain d’être le père de l’enfant pouvant être attendu. Les Pères de l’Eglise, notamment Saint augustin,  affirment tranquillement dans les 5 premiers siècles que l’infidélité de l’homme serait en quelque sorte naturelle et n’aurait pas la même gravité que celle de la femme, celle-ci ayant pour devoir de répondre aux sollicitations sexuelles de son mari. La notion de plaisir n’existe pas dans le mariage. Aussi, si  son mari va voir une autre femme, c’est elle qui en portera la culpabilité et le péché car il est ainsi manifeste qu’elle se soit refusée et a entraîné l’acte de d’adultère.

  D’un premier point de vue, c’est par rapport à la femme que l’identité de l’homme s’est d’abord définie. Bien qu’il soit son fils, il est aussi son amant et son protecteur. Il prend ainsi du pouvoir sur elle, notamment celui de donner la mort à travers son statut de guerrier. La guerre des sexes est bâtie sur cette terrible opposition : la femme donne la vie, l’homme s’arroge le pouvoir de la mort. La subordination de la femme s’accompagne de l’anathème jeté sur la chair et la sexualité. La femme a ainsi porté pendant longtemps le joug du bouc émissaire dans la suspicion qui s’est manifestée quant à sa sexualité. Elle sera alors dans l’obligation de se contenter de son rôle dans la fécondité et elle devra s’abstenir du désir et du plaisir qui risqueraient de la conduire vers la liberté. La femme devient dans ce type de lecture sociale la créature soupçonnée d’infidélités potentielles, ce qui est la justification donnée dans certains pays à l’excision du clitoris.

 La fidélité a été et reste encore très marquée par le type d’organisation sociale nommé patriarcat associé à la notion de propriété, pour lequel la conception amoureuse participe du même état d’esprit : « tu es à moi », « tu m’appartiens pour toujours ». Il s’agit donc d’une relation, le plus souvent unilatérale, d’exclusivité. C’est parfois la femme qui se fait le défenseur ardent de la cause de la fidélité dans le couple, et ce d’autant plus qu’elle se sent comme menacée par une infidélité potentielle de l’homme.

 Au cours des siècles le devoir de fidélité des femmes n’a fait que se renforcer en Occident au fur et à mesure que s’installent l’institution du mariage chrétien et l’amour romantique. La femme est  considérée comme étant d’abord faite pour le labeur et le service, ce qui renforce son infériorité en lui conférant le statut de « gardienne du foyer ». Elle intériorise cette interprétation du monde et jusqu’au début du XXe siècle obéit souvent à son père puis à son mari.

 Cependant, dès le Moyen-âge la liberté sexuelle a pris de l’extension et une autre signification avec l’amour courtois qui entend transcender la sexualité génitale et pouvoir être vécu dans une relation continente – il n’y avait alors pas de concurrence entre mariés et amants, et comme il n’y avait pas d’exclusivité, la fidélité n’était pas celle des corps, le désir étant très codifié au niveau des comportements amoureux ou sexuels.

 Au XIIe siècle, l’institution du mariage est venue protéger les femmes par un acte religieux, puis par un acte civil, afin qu’économiquement elles ne se retrouvent pas démunies. La fidélité du mari à la femme implique une promesse économique et une exclusivité sexuelle.

Pendant longtemps, la transgression du devoir de fidélité conjugale a été réprimée, surtout au sein de l’Eglise, alors même qu’elle s’étalait au grand jour à la cour des rois avec les favorites et dans l’aristocratie aisée. Il faut attendre l’émergence de la bourgeoisie au XIXe siècle pour que les habitudes aristocratiques s’arrêtent et que la fidélité vienne corréler la notion d’indissolubilité du mariage. Au XIXe siècle, c’était surtout la compatibilité économique, culturelle ou religieuse qui permettait de rapprocher deux jeunes gens. L’infidélité ne mettait pas forcément fin, comme aujourd’hui le divorce, à l’union matrimoniale. Les femmes fermaient les yeux sur les escapades de leur mari et certains maris faisaient la même chose. On ne rompait pas facilement les liens du mariage. La question se pose de savoir si ces unions ne fonctionnaient pas aussi bien que celles d’aujourd’hui où chacun ne fonde sa décision que sur l’élan amoureux.

 Cependant, les unions conclues sans sentiment ont fini par fausser la nature du lien conjugal. Le mariage doit en effet aussi assurer le plaisir et la satisfaction des partenaires, ce qui  permet d’éviter l’adultère et toutes ses conséquences : abandon, risque économique, rejet de la société, honte …

 Ce n’est qu’au moment de la révolution dans les années 1790 que la question du divorce devient un véritable sujet de société.  Le 30 août 1792 l’assemblée législative déclare que le mariage est un contrat soluble par le divorce. Ce divorce peut être demandé par un conjoint pour adultère. La fidélité conjugale sort alors du champ des crimes et délits et cela met fin aux procès pour adultère dont les tribunaux étaient parfois surchargés. Ceci, jusqu’en 1810, date à laquelle le code pénal réintroduit la faute pour adultère. En effet le Code civil dit que les époux doivent s’assurer mutuellement fidélité secours et assistance. Le mari peut demander le divorce pour cause d’adultère de sa femme. La femme peut demander le divorce pour adultère, mais seulement lorsque son mari aura été adultère sous le même toit et il sera puni d’une peine de prison. Le Code civil excuse aussi le meurtre pour adultère par le mari qui aurait surpris le flagrant délit dans la maison conjugale, mais n’excuse pas le meurtre commis par l’épouse dans des circonstances analogues.

La seconde moitié du XIXe siècle constitue un nouveau tournant dans la perception de l’adultère. Les procès ont en effet tendance à disparaître, notamment avec le rétablissement du divorce en 1884 qui prévoit l’égalité de l’homme et la femme face à la faute : l’adultère de l’homme comme de la femme devient une cause légitime de divorce pour faute.

  Au moment où il sort peu à peu du droit du mariage, l’adultère devient une infidélité touchant les individus dans leur affectivité, leur développement personnel et non pas seulement une atteinte à l’institution matrimoniale et familiale ; simultanément une forme d’indulgence à l’égard des « coupables » se généralise, tandis que se développent à la fois la montée de l’individualisme et le mariage d’amour. Toutes les catégories sociales sont concernées. Le XIXe siècle a été traversé par le courant romantique où les sentiments sont valorisés. La revendication au droit à l’amour s’oppose aux conventions traditionnelles, et une nouvelle motivation aussi émerge pour l’infidélité : celle du désir et de la sexualité que l’on souhaite plus épanouie avec l’amant ou l’amante qu’avec  le conjoint légitime.

 La révolution sociétale de mai 1968 et toutes les recherches et découvertes  en sexologie, l’invention de la contraception, l’émergence du féminisme ont permis que la femme réussisse à faire intégrer dans les mentalités qu’elle a aussi droit au plaisir et à goûter la liberté de choisir son partenaire. Les rôles, les relations affectives et la sexualité ont ainsi profondément évolué. Le couple se trouve fragilisé parce que la femme ne trouvera plus dans son foyer l’accomplissement et ce sera elle qui sera la première à demander la séparation et le divorce. La fidélité reste une valeur toujours très présente,  il arrive que certains hommes en deviennent des nouveaux gardiens, face à des femmes qui sont beaucoup moins fascinées par la durabilité du prince charmant.

Depuis 1975 (date de révision du divorce) l’adultère fait partie de la sphère privée, mais il est toujours vécu en parallèle ou en antagonisme avec un idéal de l’amour éternel, de la fidélité comme valeur fondatrice de la vie conjugale. Le couple ne peut pas exister, s’épanouir ni envisager son avenir sans elle. L’adultère a cessé d’être juridiquement un crime, sans que  s’efface l’idéal de fidélité, si bien que les conséquences et blessures psychologiques et relationnelles sont aujourd’hui les plus importantes.

 Au XXe siècle, pour la première fois, c’est l’histoire d’amour qui devient primordiale et elle passe avant l’institution du couple. L’infidélité reprend ainsi ses droits puisque la volatilité de l’amour justifie tout. Dans une société basée essentiellement sur l’émotionnel, la réflexion cognitive ne venant qu’ensuite, la décision de vivre en couple ou de se marier n’est pas seulement fondée sur l’élan amoureux – comme l’atteste la moyenne d’âge de l’engagement qui est de plus en plus élevée – d’autres motivations, comme celle de la fécondité, sont importantes.

 C’est toujours la fidélité de la femme qui a garanti la paternité de l’homme. Au XXe siècle, la fidélité s’intériorise parce qu’elle devient fidélité à l’amour. Si les promesses engagent la responsabilité de chacun, l’authenticité gagne du terrain, sachant que le sens de la durée et de l’engagement est toujours mû par un besoin de sécurité. En arrière-monde se manifestent intensément le besoin d’évolution et d’ouverture du « je » et la perspective pour lui d’une mort programmée du désir dans un « nous » qui exclurait la tierce personne. L’infidélité  est aujourd’hui davantage l’une des conséquences de la fluctuation du sentiment amoureux que la résultante d’une perversité. Elle est  plus un préjudice fait au conjoint qu’une entorse faite aux lois.

 Alors que le mariage d’amour et l’union libre sont beaucoup plus présents à notre époque, l’infidélité reste un phénomène de société. Qu’est-ce donc qui pourrait pousser aujourd’hui des personnes librement mariées à aller chercher ailleurs ce qu’ils ne pourraient trouver dans leur vie commune ? Ni le mariage d’amour comme l’union libre, ni le divorce n’ont apporté de solutions concrètes pour faire disparaître les mensonges et les trahisons. Le problème doit donc être ailleurs. Cet amour dont on dit qu’il est vraiment libéré crée en fait des fragilités perceptibles dans les signaux sociaux actuels. Les familles comme les couples sont mis à mal par le fonctionnement de la vie économique, par l’allongement de la durée de vie, avec les périodes différentes qui s’en suivent pour le désir, et par l’érotisation des médias et des mentalités. La société incite actuellement à vivre plusieurs vies de couples. L’augmentation de l’espérance de vie  et l’amélioration de la santé semblent aussi  favoriser un renouvellement de partenaires. Peut-être va-t-on passer de l’adultère à la polyfidélité et à de nouvelles formes de libertinage.

Les relations hommes-femmes sont donc questionnées au moment où la durée d’un couple peut dans l’imaginaire être de 50 à 60 ans. La question de l’épanouissement personnel, de la construction des relations amoureuses, de l’exclusivité sexuelle et de l’engagement, est posée. Aujourd’hui il existe de nouveaux modèles de comportements sociaux affectifs. La définition du couple et l’amour se cherchent à travers un paradigme qui est à construire et peut être unique dans l’histoire de chacun, sachant qu’une personne peut connaître plusieurs couples.  Cette situation demande que soient revisités nos jugements et bouscule nos valeurs entre une image très manichéenne de la fidélité bonne et de l’infidélité comme mal. La fidélité est-elle une vertu ou un besoin de sécurité, de propriété, une facilité ? L’infidélité est-elle alors une faiblesse, une trahison, ou une affirmation de soi et du courage ?

 

Invention récente, le mariage est aujourd’hui vécu dans le cadre voire le modèle de l’amour romantique. Le mari amant et l’épouse amante sont des idéaux types récents et il est à se demander si ce couple monogame exclusif, invention très tardive dans l’histoire, est aujourd’hui accessible à tous. Même l’Eglise représentée par Jean-Paul II, dans ses conférences sur la sexualité de 1978 à 1984, met en valeur dans une théologie du corps toute l’importance de la sexualité et du plaisir dans la vie conjugale. En effet, si autrefois l’amour et le plaisir se cherchaient hors mariage, l’acte actuel consiste à vivre l’unité.  Par antithèse l’infidélité reprend ses droits car le sentiment amoureux ne reste pas dans la même dynamique tout au long de la vie conjugale, et il est amené parfois à s’affadir, disparaître, revenir,  s’épanouir selon des cycles.


[1] Référence : « petits arrangements avec l’amour » et p.63 « l’amour de A à XY »

 

3 commentaires
  1. Bonjour,

    je vous remercie de l’intérêt que vous portez à mon blog et à ses articles sur l’infidélité. Mon blog va bientôt être transformé en site, je vous tiendrai au courant à ce moment là.
    cordialement.
    Marie-Aude Bassot

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